temps raconté

Qu’il existe une « connexion significative » entre la fonction narrative et l’expérience humaine du temps (RF, 63), c’est la supposition qui sous-tend la thèse développée au fil des trois volumes de Temps et récit.

 

Selon cette thèse, « le temps devient humain dans la mesure seulement où il est articulé de manière narrative » (TRI, 17). Le récit, d’abord, réalise une synthèse du temps : d’une succession de moments quelconques, il fait une histoire sensée. Il médiatise, en outre, le temps de l’âme et le temps du monde, à l’égard desquels il apparaît comme un « tiers-temps » (TRIII, 354). Enfin il ouvre à l’homme condamné à une mort certaine une perspective que celle-ci n’épuise pas.
 
Ces trois fonctions du récit correspondent à trois entrées possibles dans la problématique – complexe – du temps raconté. La première est introduite par une lecture croisée des Confessions de saint Augustin, qui définit le temps comme une « distension de l’âme », et de la Poétique d’Aristote, dont Ricœur reprend la notion d’ « intrigue » (muthos) élaborée à propos de la mimèsis tragique. L’intrigue est le centre organisateur du récit ; elle met en relation les différents événements qui le composent. A l’ordre épisodique de leur succession, elle superpose l’ordre logique d’une « configuration ». Le croisement des deux lectures est justifié par le fait que l’analyse augustinienne « donne du temps une représentation dans laquelle la discordance ne cesse de démentir le vœu de concordance constitutif de l’animus » – l’analyse aristotélicienne établissant au contraire « la prépondérance de la concordance sur la discordance dans la configuration de l’intrigue » (TRI, 18). De là suit la définition du temps raconté comme « concordance discordante » – définition vérifiée aussi bien par l’histoire que par la fiction et avant elles par la narration quotidienne de nos plus humbles expériences. Mais les limites de l’approche augustinienne sont plus généralement celles d’une phénoménologie du temps et de son ambition, double, de faire paraître le temps et de fonder sur ce temps apparaissant (réputé « originaire ») le temps mesuré par la montre et le calendrier (qualifié quant à lui de « vulgaire » ou de « dérivé »). Cette ambition est autant celle de Heidegger que de Husserl, comme le montre la distinction qu’il fait entre la « temporalité authentique » de l’individu confronté dans l’angoisse à sa propre mortalité et le temps commun de la « préoccupation quotidienne ». D’où la deuxième entrée dans la problématique du temps raconté, tenu pour un « pont jeté » entre le temps phénoménologique et ce temps commun. La « poétique du récit » répond alors à l’ « aporétique de la temporalité ». Ce qui importe à cette poétique est moins, cependant, la « configuration » que la « refiguration » du temps par le récit, autrement dit le pouvoir qu’a celui-ci de transformer notre manière d’être au monde. C’est ici que peut être posée la question de savoir si la mort est le sens ultime du temps humain. Cette troisième entrée n’est dessinée qu’en filigrane dans Temps et récit. Elle n’en autorise pas moins à lire celui-ci comme une réplique à Etre et temps – le temps raconté ouvrant des possibilités qui, certes, supposent la mort, mais n’en restent pas captives.

Les ressources du récit ne peuvent faire oublier cependant ce que Ricœur tient lui-même, au terme d’une relecture critique de son ouvrage, pour ses « limites » (TRIII, 349). Il n’y a pas, d’abord, de récit total, d’ « intrigue de toutes les intrigues », comme le suppose à sa façon la philosophie hégélienne de l’histoire : l’unité introduite par le récit dans la multiplicité de l’expérience temporelle reste une « unité plurielle ». Cette unité elle-même, d’ailleurs, ne doit pas tromper : « le temps enveloppe toutes choses, y compris le récit qui tente de l’ordonner » ; il reste donc proprement « inscrutable » (ibid., 389). A cette limite « interne » s’ajoute enfin une limite « externe » : le débordement du genre narratif par d’autres genres de discours – épique, dramatique, lyrique – plus propres peut-être à dire « la brièveté de la vie, le conflit de l’amour et de la mort, la vastitude d’un univers qui ignore notre plainte » (ibid., 390).